Un œil rouge, on croit toujours savoir ce que c’est : une conjonctivite, quelques gouttes, et cela passe en trois jours. Sauf quand cela ne passe pas — que l’œil devient douloureux, que la lumière devient insupportable, que la vision se voile. Ce scénario-là a un nom : l’uvéite. C’est une inflammation qui ne siège pas à la surface de l’œil mais à l’intérieur, et c’est l’une des rares situations où quelques jours de retard changent vraiment le pronostic.
Prise à temps, l’immense majorité des uvéites guérit sans séquelle. Et pour les formes sévères ou récidivantes, les quinze dernières années ont changé la donne : implants intraoculaires à libération prolongée, biothérapies, imagerie plus fine.
L’uvée : la doublure vasculaire de l’œil
L’uvée est la tunique intermédiaire de l’œil. Elle réunit trois structures en continuité : l’iris (la partie colorée), le corps ciliaire (qui fabrique l’humeur aqueuse et permet la mise au point) et la choroïde (qui nourrit la rétine). Parce qu’elle est très vascularisée, c’est le lieu privilégié où s’exprime une inflammation — qu’elle vienne de l’œil, d’une maladie générale ou d’une infection.

On classe les uvéites selon l’étage atteint — c’est la classification internationale SUN, qui sert de langage commun aux ophtalmologistes depuis 2005 :
- Uvéite antérieure (iritis, irido-cyclite) : la plus fréquente de loin. Œil rouge et douloureux.
- Uvéite intermédiaire : inflammation du vitré et de la périphérie rétinienne. L’œil est souvent blanc : le patient décrit surtout des corps flottants et une vision brouillée.
- Uvéite postérieure : atteinte de la choroïde et de la rétine. C’est la forme qui menace le plus directement la vision centrale.
- Panuvéite : tous les étages sont concernés.
Quelques chiffres pour situer
L’uvéite n’est donc pas une maladie rare, et elle touche volontiers l’adulte en pleine vie active. Surtout, la perte visuelle qu’elle provoque est le plus souvent évitable : tout se joue sur la précocité du traitement et la régularité du suivi.
Conjonctivite ou uvéite ? Les signes qui ne trompent pas
C’est la question pratique la plus utile :

| Signe | Conjonctivite | Uvéite antérieure |
|---|---|---|
| Rougeur | Diffuse, maximale vers les paupières | Prédominante autour de la cornée (cercle périkératique) |
| Douleur | Gêne, sensation de sable, démangeaison | Douleur profonde, sourde, qui irradie parfois vers la tempe |
| Lumière | Bien tolérée | Photophobie marquée : on cherche l’ombre |
| Vision | Normale (au plus brouillée par les sécrétions) | Floue, voilée, qui ne s’améliore pas en clignant |
| Sécrétions | Abondantes, paupières collées le matin | Absentes ; simple larmoiement |
| Pupille | Normale | Souvent plus petite, parfois déformée (synéchies) |
La règle simple : un œil rouge qui fait mal, qui craint la lumière ou dont la vision baisse n’est pas une conjonctivite banale. Il justifie un examen à la lampe à fente sans attendre. Notre page conjonctivite détaille les formes bénignes, et notre page urgences oculaires les situations qui ne peuvent pas attendre.
D’où vient une uvéite ?
Dans une bonne partie des cas, on ne retrouve aucune cause : on parle d’uvéite idiopathique. Sinon, trois grandes familles :
Les uvéites liées à une maladie inflammatoire générale
C’est le cas classique de l’uvéite antérieure aiguë récidivante : les spondyloarthrites associées au marqueur génétique HLA-B27, la sarcoïdose, la maladie de Behçet, les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, ou encore l’arthrite juvénile idiopathique chez l’enfant. L’œil peut être le premier organe à parler : une uvéite révèle parfois une maladie générale jusque-là ignorée.
Les uvéites infectieuses
Herpès et zona, toxoplasmose, tuberculose, syphilis, plus rarement d’autres agents. Les identifier est capital : leur traitement passe par un anti-infectieux, et une corticothérapie donnée seule peut aggraver la situation. C’est l’une des raisons pour lesquelles un œil rouge douloureux ne doit jamais être traité par un collyre à la cortisone « au cas où », sans examen préalable.
Les uvéites de cause locale
Après un traumatisme oculaire, après une chirurgie intraoculaire, ou en réaction à une pathologie de voisinage.
Le bilan n’est pas systématique. Une première uvéite antérieure isolée, unilatérale et qui guérit vite n’impose souvent aucun examen complémentaire. Ce sont la récidive, la bilatéralité, l’atteinte postérieure ou des signes généraux (douleurs lombaires, aphtes, troubles digestifs) qui déclenchent un bilan — toujours orienté, et volontiers mené avec un interniste ou un rhumatologue.
Les traitements : de la goutte à la biothérapie
Le principe est toujours le même : éteindre l’inflammation vite et complètement, puis la maintenir éteinte avec le moins de cortisone possible.
1. Les collyres : la première ligne des formes antérieures
Un collyre corticoïde à instillations rapprochées les premiers jours, puis décroissantes sur plusieurs semaines — l’erreur classique étant d’arrêter trop tôt, ce qui expose à la rechute. On y associe presque toujours un collyre dilatateur : il soulage la douleur et empêche l’iris d’adhérer au cristallin (les synéchies). Une uvéite antérieure typique s’améliore alors en quelques jours.
2. L’implant intravitréen de dexaméthasone
Quand l’inflammation siège en arrière — uvéite intermédiaire ou postérieure — les gouttes n’atteignent plus la cible. On dispose alors d’un implant biodégradable de dexaméthasone, déposé dans le vitré au cours d’une injection intravitréenne. Il délivre la cortisone directement dans l’œil pendant plusieurs mois, sans les effets généraux d’une cortisone par voie orale.
L’essai contrôlé HURON, qui a validé cette approche, retrouvait à huit semaines 47 % d’yeux totalement débarrassés de leur inflammation vitréenne après une injection unique, contre 12 % dans le groupe témoin. C’est aussi un traitement de référence de l’œdème maculaire inflammatoire, principale cause de baisse de vision au cours des uvéites.

3. Immunosuppresseurs et biothérapies
Lorsque l’inflammation récidive dès que la cortisone diminue, il faut changer de stratégie plutôt que de prolonger les corticoïdes — dont les effets à long terme sur l’œil sont bien connus : cataracte et hypertonie oculaire pouvant conduire à un glaucome. On introduit alors un immunosuppresseur « épargneur de cortisone » (méthotrexate, mycophénolate, azathioprine), en lien avec le médecin interniste.
L’avancée la plus marquante de la dernière décennie reste l’arrivée des biothérapies anti-TNF. Les essais VISUAL I et VISUAL II ont démontré le bénéfice de l’adalimumab : dans VISUAL I, le délai médian avant échec du traitement passait de 13 à 24 semaines. D’où son autorisation, en 2016, dans les uvéites non infectieuses intermédiaires, postérieures et les panuvéites. Pour des patients auparavant exposés à une cortisone au long cours, c’est un changement de vie.
Ce que l’on surveille, et pourquoi le suivi compte
Une uvéite ne se juge pas seulement à l’œil rouge qui blanchit. Le suivi cherche systématiquement les complications qui, elles, sont silencieuses :
- L’œdème maculaire, dépisté par OCT : c’est la première cause de baisse de vision durable.
- L’hypertonie oculaire, liée à l’inflammation elle-même ou aux corticoïdes, qui peut évoluer vers un glaucome.
- La cataracte, favorisée par l’inflammation répétée et par la cortisone.
- Les synéchies, ces adhérences entre l’iris et le cristallin qui déforment la pupille — et que le collyre dilatateur prévient.
D’où l’intérêt d’un plateau technique complet : OCT maculaire, pression intraoculaire, examen de la périphérie rétinienne et imagerie grand champ.
Quand consulter sans attendre
- Œil rouge douloureux, surtout d’un seul côté.
- Photophobie : la lumière devient pénible, on plisse les yeux en permanence.
- Baisse de vision ou brouillard visuel, même modérés.
- Œil rouge qui ne s’améliore pas en 48 à 72 heures sous traitement de conjonctivite.
- Antécédent d’uvéite : devant les mêmes signes, la récidive est probable et doit être traitée vite.
En résumé
- L’uvéite est une inflammation interne de l’œil, à distinguer d’une conjonctivite : elle fait mal, craint la lumière et brouille la vue.
- Elle peut révéler une maladie générale ou une infection ; le bilan est orienté, pas systématique.
- Le traitement associe corticoïdes locaux et collyre dilatateur ; les formes profondes relèvent de l’implant intravitréen de dexaméthasone, et les formes récidivantes des immunosuppresseurs ou d’une biothérapie anti-TNF.
- Le suivi par OCT et mesure de la pression dépiste les complications avant qu’elles ne se voient.
- Jamais de corticoïdes en collyre sans examen : sur une infection, ils aggravent.
Un œil rouge douloureux, une vision qui se voile ?
Une uvéite se traite d’autant mieux qu’elle est prise tôt. L’IPO Paris vous reçoit pour un examen complet à la lampe à fente, avec OCT et mesure de la pression intraoculaire sur place.
Prendre rendez-vous sur DoctolibCet article a une vocation d’information générale et ne remplace pas un avis médical individuel. Les traitements cités relèvent d’une prescription après examen.
Sources principales : Jabs DA, Nussenblatt RB, Rosenbaum JT — Standardization of Uveitis Nomenclature (SUN) Working Group, Am J Ophthalmol 2005 ;140:509-516 — Acharya NR et al., Incidence and prevalence of uveitis : results from the Pacific Ocular Inflammation Study, JAMA Ophthalmol 2013 ;131(11):1405-1412 — Suttorp-Schulten MSA, Rothova A, The possible impact of uveitis in blindness : a literature survey, Br J Ophthalmol 1996 ;80:844-848 — Lowder C et al. (HURON Study Group), Dexamethasone intravitreal implant for noninfectious intermediate or posterior uveitis, Arch Ophthalmol 2011 ;129(5):545-553 — Jaffe GJ et al., Adalimumab in patients with active noninfectious uveitis (VISUAL I), N Engl J Med 2016 ;375(10):932-943 — Nguyen QD et al., Adalimumab for prevention of uveitic flare (VISUAL II), Lancet 2016 ;388:1183-1192.